Portraits

De temps à autre, je m'arrête dans un café, je prend une camomille, un thé et je pose mon dévolu sur un couple, ou deux personnes rarement plus qui consomment à une table près de moi. Armée d'un carnet, d'un stylo et d'un appareil photo, je n'écoute rien de ce qu'ils se disent mais je projette sur eux sur que j'imagine d'eux, j'écris quelques pages, je vole une photo, et voilà!

Cet espace est réservé à ce travail photo-texte, qui me tient à coeur. Je l'ai intitulé Camomille. 


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 La Star. Paris XIème. 16/07/12

Attablé en terrasse devant une bière. Il a gagné il y a quelques années un radiocrochet. Il traine dans le coin, je l'aperçois régulièrement de bar en bar. Il est tatoué, il porte un chapeau. Sur sa nuque le prénom d'une fille. Sophie. Piercing, tatouage, jean frangé par l'usure. Il boit trop. Aujourd'hui, avec lui un autre garçon et trois filles. Des sacs à dos sont posés au sol. Un guide de Paris sur la table. Deux d'entre eux sont des touristes. L'ambiance est "roots", les cheveux sont emmélés, les vêtements larges. Paris en ce mois de juillet peine à devenir l'été. Parmi eux un couple étranger, aux cheveux dreadlockés parlent espagnol me semble-t-il. Les 2 autres filles sont jolies, déjà trop minces. La femme de l'espagnol est réservée, fragile. 

Les hommes à la bière, les filles au café ou à l'infusion. Une des filles est très belle. Un peu fascinée par la star. Elle porte une robe sur son jean. Lui a la peau luisante de celui qui n'a pas encore sa dose. Il boît aux pieds de l'hopital, comme si il pressentait son avenir. Il me désespère, il a l'air brisé. Sa carrière à l'arrêt, il est déjà la caricature du quart d'heure de célébrité qu'il a connu, et auquel il a cru...il est peut-être le seul. Il tient sans cesse son verre, de ce geste si caractétistique de ceux qui se savent tomber dans l'alcool. 

Sur sa nuque SOPHIE. Le patron du bar le salue c'est un habitué! Il doit avoir trente ans. Célébrité des bars du coin. Ici tout le monde le connait, le reconnait, se souvient. Ici dans les 3 bars qui entourent la place F.C. à Paris. 

J'ai oublié son nom, je le retrouverai sur le net. 

Une phrase me parvient "quand tu vois la mère, tu sais comment sera la fille". Il parle de ses faits d'arme sexuels. Il parle, il parle. Il drague la fille qui est là pour ça. Elle rêve aussi de célébrité, de l'effet qu'aura sur page Facebook qu'elle soit "en couple" avec lui. Il lui parle d'un concert à venir. Où est Sophie? Celle qu'il a tant aimé...tatouée. 

C'est une sorte de Kurt Cobain franchouillard. Une espèce de Titi parisien rock star désespéré. Un garçon en jupon sale. 

Les autres s'en vont, il n'a pas fini sa bière, il reste. Les mexicains (ils sont mexicains) ramassent leurs sacs et partent. La jolie jeune fille aux dreads locks classes, fait mine de l'ignorer du regard, mais lui signifie immédiatement son OK, tentavie mince de minaudage. Ils ne se connaissent pas encore. Il reste assis avec sa bière. Elle est ennuyée de devoir partir. 

Finalement après avoir esquissé un départ, elle se ravise, elle reste! Les voilà face-à-face. Elle le fixe du regard, le couve, l'invite. Il est en retrait, il a peur, trop vite, trop soudain. Il doute de ses capacités. Il ne peut plus se masquer derrière les autres. 

Elle le flatte. Il a hébergé les méxicains semble-t-il, il doit avoir un appartement dans le quartier acheté avec ses gains du radiocrochet..

Elle a mordu à l'hameçon de la star déchue. Elle ne sait pas encore les heures aux terrasses de café du coin nécessaires pour qu'il aille à peu près bien. 

Elle part aux toilettes "Tu t'en vas? "

Non elle ne part pas... des toilettes, elle envoie un sms à son amie " tu ne devineras jamais qui me drague?" Son quart d'heure de célibrité à elle...à suivre... 

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Le repas d'affaire . Dublin. 20/07/12 

Deux hommes de cinquante ans et plus, en costumes, font un déjeuner d'affaire chez Avoca à Dublin.  A gauche un bel homme légèrement dégarni, à droite un physique plus traditionnel, plus passe partout, une alliance.  Plus de jeu narcissique à gauche, plus de naturel à droite. L'un et l'autre ont le corps impliqué dans la conversation. Quel est le but de leur déjeuner aujourd'hui? 

Celui de droite raconte, celui de gauche a un léger recul, quelque chose le stresse dans ce qu'il apprend, ça ne se passe pas comme il l'aurait souhaité, il pose son visage sur main pour se protéger, pour que sa tête reste droite, mais il courbe. Deux hommes dans un univers totalement féminin, Avoca étant La référence dublinoise féminine. Il n'y a que les femmes qui déjeunent ici entre elles avec le papier peint à fleurs au mur, les volumineux abats-jours à franges. 

Quel est leur niveau d'intimité? Ce ne sont pas des amis, des connaissances, il se peut qu'ils se rencontrent pour la première fois. Si celui de droite regarde dans les yeux, celui de gauche fuit. C'est celui de droite qui accueille, qui invite et qui dirige. A gauche, il baille décalage horaire, décalage tout court, il a peut-être quelque chose à caser, à vendre, il essaye de jauger ses chances. Chacune de ses phrases est ponctuée d'un "anyway", je crois deviner un accent américain...d'où le décalage. 

Donc l'américain propose un service à l'irlandais, c'est une histoire de job, ils ne prennent qu'un thé en fait. 

Pas d'alliance à gauche, j'ai des doutes sur son orientation sexuelle, il est très aprêté, bien plus que l'irlandais chic et naturel. 

Plus celui de gauche, l'américain parle et expose son point de vue, son attente, plus l'irlandais sourit mais se ferme. J'imagine le propos, l'américain parle de projets de fin de carrière, difficile de deviner le sens bien entendu mais le jeu est de leur prêter des propos, d'imaginer voir. L'américain envisage de venir travailler dans l'entreprise de l'irlandais, mais il surjoue son enthousiasme, l'irlandais écoute, ouvert. 

L'irlandais est bien plus attractif même si moins visible, sa cuisse musclée remplit sa jambe de pantalon, on sent qu'il sait courir, et qu'il le fait, on l'imagine courir après le balon, plaquer virilement. Quand il tourne légèrement son visage deux yeux d'un bleu étonnant surgissent dans ses traits masculins. Il émane de lui sérennité, virilité, masculinité et puissance. Il y a du Harisson Ford en lui, alors que l'autre parait compliqué, plus torturé et peine à dissimuler les interrogations à la Woody Allen qui le préoccupent. 

D'une simple situation, et de son observation sans rien en savoir, usant du peu qu'ils offrent à voir, on mesure la détresse et la vulnérabilité de l'un, la qualité humaine de l'autre. 

L'américain quand il sourit de profil dégage son aspect carnassier, il apparait toutes dents dehors, sa lèvre supérieure se retrousse et dégage ses babines, il y a du personnage de bande dessinée en lui. 

Petit à petit, il se laisse gagner par la douceur lente de l'autre, il se détend même, son corps s'affale un peu, mais la commissure de la lèvre elle ne cède pas. Il accueille les questions de l'autre avec une inquiètude de l'arcade sourcillière, et de la commissure labiale, un malinois fait face à un setter racé. 

Ces deux-là ne m'en apprendront pas plus, je quitte l'irlandais au sourire chaleureux et simple, l'américain a refermé sa bouche, il est soucieux.

 

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Le père. Dublin. 25/07/12 


Il est âgé de dos, grand, cheveux blanc, costume beige qui date d'une époque l'où on mettait des costumes beiges en tergal. Ce qui frappe, son immobilité, son volume. Statufié. 

Elle a entre 35 et 45 ans, grande, rousse, cheveux longs. Elle le couve d'un regard attentif et attendant, sa fille. Une fille irlandaise qui rend visite à son père et prend un cappucino comme on fait ici avec son père. Où est-ce une soignante, une nurse? Pas sa femme c'est sûr. Elle l'écoute attentive et attentionnée. Lui a la stature d'un homme qui a eu de la stature. Ses yeux à elle, que je vois de face ou presque, pensent à lui quand elle était enfant, à lui qui partira bientôt. Papa. Tout est dans son regard - inquiètude et envie de profiter de ces instants. Difficulté d'ignorer leur décompte entamé. Pourtant on sent sa vie qui urge au dehors, tous ces sentiments contraires qui font qu'on en veut tant à nos parents de vieillir avant de mourir, de nous avoir menti sur leur force inépuisable, sur leur invulnérabilité, sur leur immortalité. On leur en veut aussi de partir de l'hypothèse que l'on est en âge de comprendre, d'admettre voire d'accompagner. Ce qui surprend dans la position de la fille, ce sont ses mains croisées contre elle, très en contact avec elle, elle se protège du désir de les tendre vers lui. 

Il n'est pas question d'elle dans leur conversation, elle n'est qu'écoute, grignotant un de ses ongles, montrant d'imperceptibles signes d'impatience. 

Impatience d'en finir avec ce moment de torture que représentent nos parents quand ils ne sont plus que l'enveloppe vieillissante de nos héros où leur indécence à nous imposer cette image d'eux qui nous angoisse et nous culpabilise. Cette période où ils font la démonstration de nous avoir fait pour leur vieux jours, mais où ils n'ont plus la force d'avoir un réel intérêt pour nous. 

Elle raconte enfin quelque chose d'elle. Elle s'anime un peu, décroise les bras, sourit, répond à ses questions. Mais il ne nourrit pas la conversation, il y a des blancs qui s'installent. Fatigue.

Le tissu léger de son costume dessine ses os en transparence et son maillot de corps. Comme tu as maigri Papa.

Peut-être est-elle venue dans l'espoir de lui soumettre un problème, trop tard, il est déjà aux abonnés absents de son rôle de père. Elle ne demande rien. Une écoute peut-être. Son corps n'est pas tourné vers une demande affective, ce n'est pas un moment d'exception, c'est un petit rituel.

J'imagine que tous les mercredis matin elle vient chez son père, l'aide à finir de s'habiller et ils sortent pour un thé à quelques pas de chez lui. Les quelques pas qu'il peut encore faire. 

Depuis mon arrivée ils n'ont rien bu, rien mangé, rien consommé, impossible de voir si ils sont attablés devant des tasses ou des assiettes, l'angle ne le permet pas. Impossible de définir si c'est le service qui est lent ou si ils vont bientôt quitter les lieux. Ils sont immobiles, presque uniquement concentrés sur les mots qu'ils échangent. L'histoire de leur repas, le ballet de leur repas est à l'arrêt, rien ne se passe, personne ne vient voir si "tout va bien". 

Soudainement ils prennent conscience du temps, elle fouille dans son sac, consulte son portable, et ils se figent à nouveau. C'est étrange ce moment, où l'on finit par ne rencontrer qu'autour d'une table de restaurant des gens avec lesquels on a partagé enfants la salle de bain de l'appartement. Se retrouver ainsi n'avoir plus comme décor ou espace temps que le temps d'un repas à partager. 

J'allais voir mon père dans sa maison de retraite. Je lui rendais visite et ça ne servait à rien, à échanger quelques mots, à sermoner le service, à féliciter ma soeur qui s'occupait de tout, à constater sa dégradation, à réintroduire un peu d'un certain passé que l'on lui occultait. Nous avions avec mon père ces dernières années pendant lesquelles sa femme fut malade, longuement hospitalisée puis décédée, nous avions, avant qu'il ne s'effondre, partagés quelques déjeuners encore de doux moments. Je me souviens d'un déjeuner à Digne dans un restaurant qu'il aimait, nous avions mangé correctement comme nous savons le faire, bu un peu, plaisanté avec le patron, le serveur, comme il faisait toujours telle une marque de fabrique. Mais je savais que c'était certainement la dernière fois, j'ai senti toutes les dernières fois avec mon père, celle où il a ouvert la dernière petite bouteille du vin qu'il fabriquait dans sa maison du sud, un vin dont les raisins avaient été piétinés par les pieds minuscules de sa femme, il ouvrait sa dernière bouteille, il me le disait, et il la partageait avec moi, c'était un instant suspendu entre le paradis et l'enfer. J'ai eu conscience à chaque pas que la mort gagnait sur lui. Je mesurais quand l'effort était déjà trop grand, et qu'il faudrait songer à renoncer à ce pas là aussi! Les héros ne sont pas faits pour devenir vieux. Je suis heureuse de l'avoir tant aimé vivant, vigoureux, et heureux. 

Comment profiter de ces moments, comment les faire durer au-delà du temps imparti d'un repas, d'une visite à la maison de retraite? Nous aussi nous parlions de tout et de rien, pas des vrais sujets qui nous brûlaient le coeur à défaut de nous brûler les lèvres. Nous taisions le fait que tout le bon temps était révolu, qu'il n'y avait plus de futur ou alors un futur affreux et anxiogène. 

Mon père avait une chaleur dont celui-ci semble dépourvu, en revanche de celui-ci émane douceur et apaisement.

Ils n'ont toujours pas bougé, toujours pas consommé. Pas réclamé, pas commandé, pas réglé. Ils ne se sont pas levés. Ils n'ont fait que parler. Un père et une fille déjeunaient à Cinamon tous les mercredis midi jusqu'à ce que mort s'ensuive.